Article de synthèse – Engager la France dans la révolution des cours en ligne avec OpenCampus

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« Les possibilités de pédagogie à distance sont à la veille de transformer de manière totale nos modèles universitaires. […] Aujourd’hui, certains cours sont suivis par plus d’un million d’étudiants. Les universités américaines investissent dans les MOOCs, les Massive Open Online Courses, avec un succès stupéfiant auprès de la génération des digital natives. Ces cours plaisent aux étudiants, ils s’adressent aussi aux salariés, aux étudiants empêchés ou aux personnes en situation de handicap. [...] Dans quelques années, un étudiant de Toulouse pourra, de chez lui, suivre tous les cours de Harvard, en ligne, valider des travaux pratiques à Toulouse, accrédités par Harvard, passer un examen dans un centre d’examen près de chez lui et être diplômé de Harvard sans jamais avoir quitté la ville rose. L’enseignement supérieur français risque de voir ses étudiants le quitter, de l’intérieur. [...] Voilà pourquoi nous préconisons une grande initiative nationale pour le développement d’une offre ambitieuse d’enseignement supérieur en ligne, allant bien au‐delà de ce qui existe aujourd’hui. »

C’est sur cet appel, lancé dans le rapport des Assises de l’Enseignement Supérieur en décembre dernier, que nous avons lancé notre projet OpenCampus. Nous avions alors diagnostiqué un manque crucial pour le développement d’une grande initiative de cours en ligne : une plate-forme nationale innovante et attractive pour accueillir et diffuser les cours. Aujourd’hui, après deux mois de dialogue avec de multiples experts, nous sommes plus convaincus que jamais de la nécessité de cette plate-forme. Cet article résume les raisons de cette conviction et fait la proposition du moyen le plus efficace pour y parvenir.

Petit rappel : qu’est-ce qu’un MOOC, au juste ?

Pourquoi parle-t-on tant des cours en ligne aujourd’hui, alors que le concept date de l’essor d’Internet ? Que s’est-il passé récemment pour créer cet engouement ?

Le regain d’intérêt pour les cours en ligne date d’un peu plus d’un an, quand, en novembre 2011, deux professeurs de Stanford ont proposé de suivre en ligne leur cours d’intelligence artificielle, et que… plus de 160 000 étudiants se sont inscrits, un grand nombre l’ayant suivi jusqu’à la fin ! C’était du jamais vu dans l’univers de l’enseignement à distance. Qu’est-ce qui a si bien marché ? Il y a bien sûr la réputation internationale de Stanford, qui a attiré les étudiants du monde entier. Mais également un format novateur, qui a su séduire et retenir les étudiants : celui des MOOCs. L’idée d’un MOOC n’est pas seulement de mettre en ligne une vidéo d’un cours filmé, mais plutôt de créer une classe virtuelle avec l’ensemble des étudiants inscrits. Les étudiants doivent regarder les vidéos et rendre des devoirs suivant un échéancier fixe et commun ; ils peuvent échanger sur leur expérience commune via des forums ; les devoirs sont corrigés soit automatiquement, si le format s’y prête, soit par les autres étudiants ; à la fin, un certificat est décerné.

Ce succès initial a essaimé, et de multiples plates-formes ont vu le jour dans la foulée, comme Udacity, Coursera ou EdX pour ne citer que les plus connues. Aujourd’hui, des millions d’étudiants sont inscrits sur ces plates-formes et y suivent régulièrement des cours d’universités du monde entier. Devant ce foisonnement international, il ne fait aucun doute que 2013 sera l’année des cours en ligne.

Les bénéfices de ces nouvelles formes de cours sont innombrables. Citons ici simplement la possibilité de rendre accessibles les savoirs au plus grand nombre, en particulier ceux n’ayant pas accès à un enseignement de qualité pour des raisons financières ou géographiques, que ce soit des publics empêchés comme les personnes handicapées, ou des étudiants dans des pays en développement dans la francophonie ; l’opportunité que cela représente dans le domaine de la formation professionnelle ; ou encore la transformation potentielle des méthodes pédagogiques existantes.

Pour ceux qui veulent aller plus loin, nous vous invitons à consulter quelques vidéos très édifiantes sur les succès américains ou à lire nos bloggeurs invités Yannick Petit et Jérémie Sicsic qui se sont pris à l’exercice de rédiger un « MOOC pour les Nuls ».

Pourquoi lancer une plate-forme de MOOCs en France ?

Il existe en France de multiples acteurs qui suivent de près cette tendance et veulent se lancer dans l’aventure. Il s’agit avant tout de professeurs qui veulent créer l’équivalent virtuel de cours qu’ils donnent en université. Beaucoup de projets sont sur les rails, même si les réalisations pratiques sont encore très peu nombreuses. Le MOOC collaboratif Itypa, « Internet Tout Y est Pour Apprendre », fait figure de précurseur. Un MOOC « ABC Gestion de Projet » par un professeur de Centrale Lille est en train de commencer. Nous avons rencontré Matthieu Cisel qui est dans l’équipe de ce MOOC, tout comme Yannick Petit et Jérémie Sicsic. L’Ecole Polytechnique a annoncé récemment qu’elle serait le premier établissement français à mettre des cours sur Coursera, la start-up californienne qui est pour le moment la plate-forme la plus connue dans le monde.

Cependant, on peut s’interroger sur le fait que des établissements français choisissent les plate-formes américaines pour mettre en ligne leurs cours, comme l’X avec Coursera ou HEC avec iTunes U. Nous avons rencontré Dominique Rossin, de l’Ecole Polytechnique, qui nous a expliqué les raisons de ce choix : c’est la meilleure façon d’avoir une grande visibilité, et la solution technique est facile à utiliser. Il n’existe pas d’équivalent, de près ou de loin, en France.

La ministre Geneviève Fioraso a annoncé le lancement prochain d’un plan France Universités Numériques, qui viserait notamment l’objectif de 20% des cours de chaque université mis en ligne d’ici 2017, et pour cela metterait en place une cellule de soutiens aux éventuels créateurs de cours. Cependant, cela ne résoud pas la question de la plate-forme. En effet, où les créateurs de cours vont-ils mettre leurs cours en ligne s’il n’existe pas de plate-forme de référence en France ? Le risque est élevé que les cours soient dispersés sur des sites divers (dont beaucoup n’auront pas été pensés pour les MOOCs), ou des plate-formes américaines. Qui plus est, ces dernières ont actuellement un succès énorme avec une offre de cours pourtant assez limitée, ce qui prouve que l’enjeu n’est pas tant la masse de cours que l’attractivité et la visibilité de la plate-forme.

Regardons un instant ce qui se passe ailleurs en Europe. Au Royaume-Uni, la Open University, organisme de référence pour l’enseignement à distance, a lancé sa propre plate-forme de MOOC, FutureLearn, qui a vocation à proposer les cours des meilleures universités britanniques. Cette initiative a été saluée et soutenue au plus haut niveau, par le premier ministre David Cameron lui-même.

Malheureusement, aucune initative n’émerge avec la même clarté en France. Le CNED, qui est légitime sur l’enseignement à distance, a largement raté le virage des cours en ligne, comme l’a récemment montré la Cour des Comptes. Depuis quelques années existent également des Universités Numériques Thématiques, soutenues par le ministère de l’enseignement supérieur, qui n’ont malheureusement connu qu’un succès très mitigé. Les contenus est de bonne qualité, comme nous l’a expliqué Jean-Pierre Finance, de la Conférence des Présidents d’Université, mais ces sites s’apparentent à des bibliothèques en ligne de contenus divers et variés, dans lesquelles l’internaute se perd. La clé du succès, c’est donc d’avoir une plate-forme permettant de réaliser de véritables cours échéancés en lignes, de type MOOC ; qui aurait donc nécessairement une architecture très différente des Universités Numériques Thématiques actuelles.

L’émergence d’une plate-forme de référence en France s’impose donc comme une urgence pour participer au mouvement actuel de développement fulgurant des cours en ligne, et assurer le rayonnement des universités francaises dans le monde francophone.

Quelle action de l’Etat pour favoriser l’émergence d’une plate-forme francophone?

Si notre idée initiale fut de faire porter le développement de la plate-forme directement par un service de l’Etat, nous préférons aujourd’hui défendre un mode d’action plus délégué, par un soutien actif aux acteurs qui veulent la créer. Nombre de personnes nous ont mis en garde contre les difficultés rencontrées par l’Etat pour porter en propre de tels projets très innovants. En effet, pour développer des outils numériques, l’Etat passe par un processus rôdé de cahier des charges et appel d’offres public, qui est trop lent pour suivre le rythme d’évolutions très rapide du secteur, comme nous l’a expliqué Romain Lacombe d’Etalab. Le sondage que nous avons diffusé auprès de personnes averties l’a confirmé : les répondants préfèrent en grande majorité une plate-forme lancée par une start-up, une ou des université(s), ou un consortium public-privé.

En revanche, il existe des acteurs en France qui disposent de la volonté de créer une plate-forme. Citons par exemple la plate-forme Edunao de Cyril Bedel. En-dehors des MOOCs existants déjà mentionnés, des étudiants de Centrale Nantes avec lesquels nous avons échangé souhaitent aussi lancer leur site. Nous avons également rencontré Nicolas Hernandez, dont le site 360Learning bouscule le paysage du e-learning pour entreprises en France, et dont la plate-forme innovante serait bien adaptée aux MOOCs. Toutes ces initiatives sont autant de graines à faire pousser, et un soutien de l’Etat pourrait servir d’accélérateur.

Mais alors, que proposons-nous ?

Nous proposons un processus en trois temps :

(1) consultation comprenant la fin des rencontres avec les experts (il nous manque surtout aujourd’hui le volet international, pour échanger avec Patrick Aebischer, le doyen de l’EPFL, avec EdX, Coursera & Udacity pour bénéficier de leurs retours d’expérience, avec Futurelearn, pour voir comment le Royaume-Uni rattrape son retard, etc) et un sondage auprès des usagers (à l’image de ce que nous avons commencé à faire avec le sondage), en vue de la rédaction rapide d’un Livre Blanc des MOOC ;

(2) lancement d’un appel à projets national, ouvert aux start-ups, aux collaborations public/privé, aux universités ou groupes d’universités, et comprenant un jury international d’experts sélectionnés en (1) ;

(3) soutien et financement du projet retenu, ainsi que communication associée.

C’est un mode assez classique d’action publique, utilisé à de multiples reprises – on peut penser par exemple, dans un domaine très différent, à la loi handicap 2005 et la mise en place des maisons départementales des handicapés. En terme de calendrier, celui que nous avions estimé il y a quelques temps ne change pas fondamentalement, même s’il convient de remplacer appel d’offre par appel à projets. On peut imaginer une phase de test et de rodage commençant fin 2013 pour un lancement officiel à la rentrée 2014.

L’idée est de faire un appel à projet sans cahier des charges technique précis, pour laisser libre champ aux solutions les plus créatives. La contrainte serait de respecter les objectifs issus de la concertation (1). Sans préjuger des résultats de cette consultation, nous avons d’ores et déjà identifié les cinq services essentiels que doit fournir la plate-forme et qu’attendent les étudiants. Par ailleurs, l’appel à projet pourrait être assez ouvert quant aux publics visés. Si les MOOCs sont nés dans le supérieur et pour les étudiants du supérieur, il nous semble qu’ils disposent d’un potentiel formidable pour la formation professionnelle ou l’enseignement secondaire. Concernant ce dernier, nous avons rencontré divers acteurs, en particulier des membres des réseaux collaboratifs en ligne d’enseignants du secondaire, qui sont conscients du potentiel des ressources en ligne pour enrichir leurs cours et améliorer leurs méthodes pédagogiques.

Combien pourrait coûter à l’Etat cette démarche ? À vrai-dire, pas grand chose. Le coût de développement et de maintien de la plate-forme sera relativement faible, et se chiffrera à quelques centaines de milliers d’euros, voire un million d’euros maximum. L’important ne sera pas tant le soutien financier donné au projet que la visibilité et la légitimité très forte que cela lui donnera auprès de la communauté. En réalité, le coût des cours en ligne est ailleurs, dans la réalisation des cours en eux-mêmes. Ces coûts seront en partie portés par les universités et établissements eux-mêmes, et il est probable que le plan France Universités Numériques prévoie des aides financières aux contributeurs pour les aider à supporter ces coûts.

Nous préconisons donc une action publique vigoureuse de soutien aux acteurs souhaitant créer la plate-forme de référence pour les MOOCs en France, car cette plate-forme est la condition de base pour le développement d’une offre francaise de cours en ligne de ce type.

Open Campus commence déjà à mobiliser !

Les articles précédents vous ont convaincu, nous l’espérons, que nous avons à présent une bonne connaissance des acteurs-clés du secteur. Nous avons mené une douzaine d’entretiens avec des experts ; participé à des réunions de réflexion, au CRI ou à l’AMUE, au cours desquelles nous avons noué de nombreux contacts ; et échangé avec d’autres cercles de réflexion comme le pôle de compétitivité francilien Cap Digital. Nous avons identifié les relais d’opinion, et les “poches d’innovation” qu’il suffira de mobiliser au moment où le projet sera lancé. Encore une fois, nous insistons sur le fait que les créateurs de contenu sont présents, motivés et identifiés : il ne reste qu’à lancer l’initiative.

Le succès de notre sondage, avec près de 200 réponses provenant de futurs utilisateurs et d’experts, témoigne de notre potentiel à mobiliser. Nos pages Facebook et Twitter ont connu un intérêt honorable, avec 63 likes pour Facebook et 44 abonnés, même s’il n’est pas tout à fait à l’image de la multiplicité des liens que nous avons tissés “dans le monde réel”. Après un début timoré, expliqué par l’attention privilégiée que nous avons portée aux rencontres et au fond, notre audience s’est accrue tout récemment sous l’effet d’une action de communication ciblée, et le nombre de nos abonnés a doublé.

Enfin, nous avons été invités à faire des interventions publiques à l’extérieur pour présenter notre projet, dans le cadre des lundis du M@ster AIGEME de la Sorbonne, ou lors du fameux BillautShow. Nous avons pu constater avec plaisir que la visibilité que nous avons obtenue est bonne, puisque nous avons recu diverses sollicitations, comme une invitation à rencontrer prochainement Jacques Attali, pour ne citer qu’elle. Nous souhaitons donc de tout coeur continuer le projet Open Campus pour profiter de cette dynamique !

Remerciements

Enfin, nous souhaitons vivement remercier toutes les personnes rencontrées, pour leur disponibilité et la qualité de leurs réflexions, sans lesquelles OpenCampus n’en serait tout simplement pas là. Merci aux gens qui nous suivi sur Facebook et Twitter, ainsi qu’à nos chers sondés.

Nous remercions tout particulièrement Émilie Creuillenet, pour nous avoir suivi tout au long de ce Challenge, Frédérique Pallez, notre enseignante-référente, pour son soutien et ses conseils, ainsi que Magali Preud’homme, notre référente-experte, pour son aide bienvenue !


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